tablier maçonnique apprenti

Le me suis appuyé, pour ce faire, sur une étude très approfondie de W.H. Rylands[1] sur Le Tablier maçonnique, illustrée de 83 planches et dessins auxquels je ferai référence durant ma présentation.

HISTOIRE DU TABLIER

L’origine du Tablier maçonnique remonte à celui porté par les maçons opératifs du Moyen Age. Les quelques exemplaires qui nous sont parvenus montrent que ce tablier était, très probablement, en peau de mouton, assez grand pour couvrir de la poitrine aux chevilles soutenu par un tour de cou et attaché autour de la taille par de grandes lanières. Ce tablier rustique fut utilisé durant des siècles et ce n’est qu’au XVIIIe siècle qu’ait apparu le tablier brodé employé par les maçons modernes.

Nous trouvons les premières représentations de tabliers maçonniques sur le portrait d’Anthony Sayer, premier G.M. de la Maçonnerie moderne et sur l’illustration du frontispice du Livre des Constitutions d’Anderson de 1723. Sur la première on distingue clairement la bavette relevée, quant à la seconde, on y voit le Tuileur porter de grands tabliers semblables à ceux des opératifs que nous venons de décrire.

Nous ne savons pas quand ces longs tabliers disparurent. Ils ne sont représentés que sur 4 des 83 illustrations de Rylands. La plus intéressante, datée de 1754, montre un groupe de six maçons qui en sont vêtus. Seuls le 1er Surveillant et, semble-t’il, le V:.M:., portent la bavette baissée.

A la vue des tabliers et des illustrations de l’époque, les Tabliers avaient été initialement conçus pour être portés bavette relevée boutonnée au manteau ou au gilet. Plusieurs de ces vieux tabliers ont une boutonnière dans la bavette mais la tendance, parmi les Maîtres Maçons, était de porter la bavette baissée voire de s’en passer. En France, le compagnon portait la bavette relevée et boutonnée au manteau comme on peut le lire dans de nombreuses divulgations (Catéchisme des Francs-Maçons en 1744, L’ordre des Francs-Maçons Trahi en 1745). Par exemple, dans Le Maçon Démasqué, en 1751, la description de la cérémonie de MM:. contient ce qui suit : « … le Vénérable détacha l’oreille de mon tablier qui tenait à un bouton de la veste, & me dit qu’en qualité de Maître j’avais acquis le droit de la baisser » que l’on retrouve quasiment à l’identique dans le « Rit Français » de 1785.

Les illustrations de Rylands offrent seulement trois exemples de bavette relevée : celle, déjà mentionnée, d’Anthony Sayer datant de 1717 ; celle dont nous avons parlé, datant de 1754 ; et la dernière, datant de 1784. Sur une douzaine d’illustrations les tabliers n’ont plus de bavette, sur les autres elle est baissée.

Le cuir épais fut rapidement remplacé par des cuirs plus souples. Il a continué à être utilisé au moins jusqu’en 1811. Ceci est mis en avant dans la première référence officielle au tablier trouvée dans les minutes du 17 mars 1731 de la G.L. de Londres [2], je cite :

« Les Maîtres et Surveillants de Loges peuvent revêtir leurs Tabliers de cuir blancs avec de la soie blanche, et peuvent accrocher leurs Bijoux aux Rubans blancs mis autour du cou ». (A.Q.C., X, p. 146.) Ce règlement sera repris en 1738 et dans les éditions suivantes des Constitutions.

Dans ces minutes il est également précisé que « seuls le Grand Maître, le Député et les Surveillants porteront […] un tablier de cuir blanc à ruban bleu ». Le 24 juin 1735, il est accordé aux Grands Stewards[3] le privilège d’arborer un tablier rouge.

À partir de 1731, le tablier eut une forme plus pratique. Le cuir est remplacé par des tissus plus légers, soie, satin, velours, toile et peau de chamois. La bavette, lorsqu’elle était présente, était triangulaire ou arrondie, forme de plus en plus prisée par les MM:., vraisemblablement pour marquer leur rang distinctif. La partie inférieure du tablier était parfois carrée, mais, plus généralement, les coins étaient arrondis et les lanières en cuir remplacées par des rubans ou des cordons.

La tendance à décorer les tabliers avec des symboles a commencé dans les années 1730. Les tabliers étaient artistement peints ou brodés avec raffinement, souvent faits maison, et devinrent à la mode jusqu’à l’Union en 1813. A partir de 1760 les tabliers imprimés sont apparus.

Rylands résume ainsi : « … aux environs de 1784 la taille du tablier a été considérablement réduite… il y eut longtemps un grand laxisme… aucune définition quant à l’uniformité. Tant que le support était blanc, il pouvait être décoré de symboles maçonniques ou autres sans enfreindre les règles du moment que cela n’interférait avec les privilèges des Grands Officiers dont la bordure des tabliers était brodée de pourpre. La taille s’est réduite au fur et à mesure  »

Chez les Antients il devint habituel de dessiner ou peindre le blason de leur propre Grande Loge. Ils donnaient libre court à leur fantaisie dans le choix et l’utilisation des embellissements.

Le 2 septembre 1772, la G.L. Atholl adopta la résolution suivante :

« Il a été indiqué à la G.L. que plusieurs Frères étaient apparus publiquement avec lacet et frange dorés, ainsi qu’avec beaucoup de décors sur leur tablier, ce qui est contraire à la notion même de dignité et aux us et coutumes antiques du Métier, il fut décidé et ordonné qu’à l’avenir, aucun Frère, exceptés les Grands Officiers, n’apparaîtra avec lacet doré, frange dorée, broderie d’or ou quelqu’autre chose dorée sur leur habillement maçonnique ou ornements. » [4]

C’était une interdiction pure et simple de toute décoration dorée mais il n’y avait toujours aucune tentative d’uniformisation.

Il faut attendre l’Union de 1813 pour réaliser une uniformisation des décors. Une Commission de Travail, établie en décembre 1813, définit la taille, la coupe et la couleur des tabliers, je cite :

Apprenti Entré,- Un rectangle de peau d’agneau blanche de 14 à 16 pouces de large, 12 à 14 pouces de longueur, sans ornement ; cordes blanches.

Compagnon,- identique à celui d’apprenti entré, avec seulement deux rosettes bleu ciel en bas.

Maître Maçon,- le même, avec la doublure et la bordure bleu ciel d’1 ½ pouce de large et une rosette complémentaire sur la face ou la bavette. Aucune autre couleur ou décoration ne sera autorisée sauf pour les officiers et les anciens officiers des loges qui peuvent avoir les emblèmes de leurs offices en argent ou en blanc au centre du tablier.

Ces modifications, entérinées par la Grande Loge Unie d’Angleterre au début de 1814, entrèrent en vigueur dès la publication des nouvelles Constitutions en 1815.

En France, en 1778, le Code Maçonnique des Loges Réunies et Rectifiées de France, faisant suite au Convent National de Lyon, définit les Tabliers comme suit :

Les Apprentis ont le tablier de peau blanche, sans doublure ni bordure, la bavette haute; les Compagnons ont le même tablier, avec des rubans bleus; les Maîtres ont le tablier doublé et bordé de bleu, la bavette abattue.

La codification du Rit Français en 1785, reste assez vague si ce n’est une précision au 3ème grade, savoir que le tablier des MM\ doit être blanc bordés de bleu et, comme nous l’avons vu supra, que la bavette sera « désormais » rabaissée, sous entendant qu’elle est relevée aux 2 premiers grades.

Quelques années plus tard, un Décret, en date du 15 décembre 1808, donne une description des Cordons et Bijoux des 33 grades du REAA. Ainsi le Tablier des 3 premiers degrés doit être de peau blanche, bordé en soie couleur de feu et attaché avec des cordons de la même couleur. Un Triple Triangle Couronné est peint ou brodé au centre.

RUBANS BLEUS ET SOIE BLEUE

La résolution de la Grande Loge le 17 mars 1731, ordonnait ce qui suit :

 » Personne, à part le Grand Maître, son Adjoint et les Surveillants, ne peut porter de bijou en or ou doré pendu à un ruban bleu autour du cou, ni de Tablier en cuir blanc avec de la soie bleue ; ces derniers pouvant cependant être portés par les anciens Grands Officiers. »

C’est la première référence à la soie bleue sur les tabliers et il est clair que le bleu était à l’origine réservé pour les Grands Officiers. Le MS Rawlinson, c. 1740, précise :

« Deux tabliers de Grands Maîtres sont garnis de soie bleu Jarretière et retournés sur deux pouces avec des cordes de soie blanche. » [5]

En 1745-50 les Grands Officiers commencèrent à border leurs tabliers de ruban pourpre. Le bleu clair fut graduellement abandonné par les Grands Officiers et adopté par les Maîtres Maçons et, puisqu’il n’y avait aucune règle sur le sujet, les tabliers bordés de bleu devinrent de plus en plus courants.

Comme nous l’avons vu il fallut attendre 1815 pour arriver à une uniformité et une régularité dans la matière, la conception, la forme et les décorations du tablier. Ce texte perdura avec très peu de modifications. La principale concerne « les glands argentés » qui doivent pendre sur la face, dépassant de sous la bavette.

LES GLANDS

Les glands, dans leur forme rudimentaire, ont dû apparaître très tôt comme le prolongement naturel des cordes attachées à l’avant du tablier. Plusieurs exemples de tabliers, bien conservés, datant du XVIIIe siècle, ont de larges rubans dont les extrémités se terminent avec des franges dorées, de sorte, qu’une fois noués à l’avant, ces extrémités frangées ont l’aspect d’une paire de glands.

Il est impossible à dire quand les glands argentés ont fait leur apparition en tant que décor « standard » sur les Tablier de Maîtres Maçons. Ils ont été officiellement prescrits pour la première fois dans le Livre des Constitutions de 1841 mais ont probablement été utilisés avant.

LES ROSETTES

L’origine des rosettes des Compagnons et des M\M\ sur les tabliers est également inconnue. En Angleterre leur introduction fut tardive et ne furent officiellement prescrites qu’en 1815 pour différencier les trois grades. Il est cependant probable que leur but original fut purement ornemental. La première représentation d’une rosette sur un tablier date de 1736 sur le portrait de Lord William Saint Clair, premier Grand Maître de la Grande Loge d’Ecosse.

Malheureusement, il n’y a aucune trace d’une Grande Loge Anglaise ou Européenne, à cette époque, ayant prescrit l’utilisation de telles rosettes et, de ce fait, nous sommes contraints de supposer qu’elles étaient purement décoratives. Ceci n’exclut pas la possibilité, cependant, qu’elles aient pu avoir une signification plus pratique dans les Loges dans lesquelles elles étaient portées.

EQUERRES OU NIVEAUX – les « Tau » renversés

Il semble qu’il n’y ait eu aucun nom officiel pour les « Tau » renversés qui décoraient le tablier d’un Maître ou d’un Passé Maître. Les Constitutions de 1815 les décrivent comme « lignes perpendiculaires sur traits horizontaux, formant de ce fait 3 séries de deux angles droits  » ; à l’origine ils étaient de ruban d’un pouce de large. La même définition apparaît dans les présentes Constitutions, bien que de nos jours ces emblèmes soient habituellement argentés ou blancs. Ils étaient seulement destinés à marquer une distinction.

CONCEPTIONS SPECULATIVES DU TABLIER

Si le « Métier » est aujourd’hui spéculatif, si chaque maçon doit être, dans une certaine mesure, spéculatif dans son attitude et conformément à ses principes, il ne faut cependant pas tomber dans l’excès et repousser les limites de la recherche en amplifiant les valeurs des symboles.

Vous en conviendrez, si on ne peut être maçon sans être initié – puisque cette cérémonie nous « fait maçon » -, de même, la Franc-Maçonnerie ne peut être sans le symbolisme qui est un moyen d’accès à la connaissance.

L’enseignement par le symbolisme est une pratique séculaire et la Franc-Maçonnerie, à l’instar de toutes les grandes organisations civilisées telles l’Etat, les Eglises, les Armées, etc, s’approprie des symboles qui ont tous une interprétation acceptable. Acceptable dans la limite de la pensée spéculative, savoir d’une réflexion abstraite et théorique qui considère les tenants et aboutissants d’une chose comme si elle était vraie, sans pour autant la considérer comme vraie.

La définition la plus connue et le plus largement acceptée de la Maçonnerie, est qu’elle représente « Un système particulier de moralité… illustré par des symboles » que le Métier interprète à sa manière d’une façon claire et simple, avec les symboles des Outils et du Tableau de Loge.

Avant d’aller plus avant, il serait opportun de faire une différentiation claire entre les termes Symbole, Emblème et Insigne.

Le Symbole est une idée, un signe ou un objet qui a en soi une signification qui peut être trouvée s’il est étudié. Certains symboles sont simples, d’autres plus complexes et permettent une interprétation étendue.

L’Emblème est également un dispositif symbolique dont la signification est évidente, connue et acceptée par tous : par exemple, une couronne représente la royauté, le blanc signifie la pureté.

Le Signe est une marque ou une indication par laquelle une personne ou un objet se distingue ; c’est un moyen permettant de reconnaître l’appartenance à un groupe ; il sert réellement à établir l’identité de son propriétaire au même titre que son propre nom.

Les trois sont utilisés en maçonnerie.

Le tablier comporte des symboles ou des emblèmes comme éléments décoratifs ; par exemple, le liseré bleu, les rosettes et les glands. Sont-ce des symboles ou des emblèmes ? Ont-ils une valeur en dehors de toute forme artistique ou de décorations ?

Certains enseignent que ce sont des symboles et vont même beaucoup plus loin en déclarant que la forme actuelle du tablier et de la bavette ainsi que la position de cette dernière sont importantes de par leur contenu symbolique. Attention à de telles affirmations. Au mieux les décorations sur le tablier sont probablement emblématiques, mais ce que ces emblèmes signifient est impossible à énoncer exactement ; par exemple, il est dit que le liseré bleu symbolise la charité. Cela se peut, mais la charité est une vertu commune du Métier or beaucoup de tabliers ont une bordure de couleur différente !!! Couleur qui a changé et évolué avec le temps et au fur et à mesure de la création des rites maçonniques. Il n’y a, au final, que peu d’indications dans les rituels ou les documents officiels sur les couleurs précises à utiliser si ce n’est :

la référence à l’Ordre du Saint Esprit pour le Rite Français (bleu clair) – L’ordre des francs maçons trahi (1745) et encore aujourd’hui explicitement en Belgique -,
l’ordre de la Jarretière pour les Grands Officiers (bleu foncé) – le MS Rawlinson (c. 1740) –
le rouge « couleur de feu » pour le REAA – décret du 15 décembre 1808 –
et le bleu ciel dans les Constitutions de 1815.
Le fait de vouloir rapprocher les couleurs des Tabliers à celles des ordres nationaux ou monarchiques serait une idée de Frédéric Tristan, alors Grand Orateur de la GLNF dans les années 1980’s. Nous le voyons, peu de symbolisme ésotérique dans ces choix…

Quant aux trois rosettes dites représenter les Trois Degrés, aucun érudit n’en connaît leur origine. De même, l’origine symbolique des glands et de leurs sept chaînes est entourée de mystère. Il vaut bien mieux accepter le fait très probable que les fabricants, à compter de 1830, ont conçu une représentation symétrique pour le tablier en plaçant les glands avec leurs chaînes décoratives de chaque côté du tablier. Enfin, les jusqu’au-boutistes iront jusqu’à voir dans le « crochet » et le « fermoir » des symboles fantastiques et mystiques ; une telle affirmation sur d’humbles dispositifs d’attache, si couramment utilisés, est complètement injustifiée.

Rappelons-nous que lors de sa réception le candidat est informé :

Que le tablier est le signe marquant son appartenance à la Fraternité et qu’il doit toujours le porter en Loge. Il est le symbole du travail et de la vie active et laborieuse que le Maçon doit mener.

Rappel utile puisque, lors du Convent de 1948 de la GLDF, au sortir de la guerre, la Commission des Rituels faisait l’amer constat de « l’abandon progressif du tablier de Maître et son remplacement par le cordon ».

Le tablier est donc, dans sa finalité, non seulement le signe officiel de notre appartenance à l' »ancienne et honorable Société » mais, également, une mise en garde qu’un frère doit toujours comprendre et se conformer à l’éthique de l’Art, de sorte qu’en loge, au moins, règne une paix juste, agréable et fructueuse, appelée par certains « égrégore »…

Les explications symboliques qui sont pratiquement normalisées dans les rituels modernes sont claires, simples et tout à fait satisfaisantes. C’est le droit incontesté pour chaque Maçon de chercher plus loin une interprétation qui viendra répondre à ses besoins spirituels. Mais il devra se rappeler la phrase de Tennyson sur « la fausseté des extrêmes » et n’accepter progressivement « des explications plus profondes » que lorsqu’il pourra le faire « en son âme et conscience ».

Ainsi vu, le symbolisme qui montre sans chercher à démontrer, qui pousse chacun à aller plus loin dans son questionnement personnel sans jamais apporter de réponse définitive, permet à la Franc-Maçonnerie spéculative d’être le trait d’union entre tradition initiatique ancestrale et humanisme moderne.

[1] W. H. Rylands – A.Q.C., vol. V – 1892.

[2] La première référence officielle à l’habillement maçonnique est dans l’art. 7 des General Regulations (1721-1723) de George Payne – bien que les tabliers ne soient pas mentionnés spécifiquement – : « chaque nouveau frère, lors de son initiation, doit décemment décorer la loge » (en offrant des tabliers et des gants à tous les Frères présents)

[3] Ils apparaissent en 1721. Assistants des Gds Surveillants, ils sont chargés de l’organisation des réunions trimestrielles (sur leurs deniers). En 1735, il leur est accordé le droit de se constituer en Loge. En 1792, leur Loge fut placée, sans numéro, en tête du tableau de toutes les Loges. Elle prit le titre de Loge des Grands Stewards.

[4] Ahiman Rezon, 1807, pp. 90-91

[5] A l’origine le Bleu Jarretière d’un bleu très pale, proche de la couleur de l’eau, changea d’abord sous Edouard VI en se fonçant pour tendre vers le bleu du ciel puis encore durant la période des Hanovre (c. 1745) pour être d’un bleu foncé.